Juliette-Andréa Elie : à rebours

Les chefs-d’œuvre sont éternels. Prenons par exemple À rebours, de Joris Karl Huysmans. Publié en 1884, ce roman “fin de siècle” n’a jamais été aussi moderne et tendance qu’aujourd’hui. Il ne se passe pourtant rien d’extraordinaire dans ce récit. L’essentiel est dans la posture : le héros, Jean des Esseintes, vit à contre-courant, à contretemps, à rebours. Ce qui n’est pas sans rappeler la démarche artistique de Juliette-Andréa Elie.

Oubliez le schéma classique de l’instantané. Et mettez vos selfies et polaroids à la poubelle ! Sans parler des poses et sourires forcés. Revenons à l’essentiel. Back to basics. Imaginez qu’on puisse, à partir d’une photo, créer une atmosphère intemporelle, en constante mutation. Rêver et continuer de voir le vivant dans des choses pourtant inertes. Un peu comme les enfants, capables de s’amuser des heures avec un bout de bois pourri. Juliette-Andréa Elie recrée cet imaginaire collectif. Son procédé – ajout de couches de dessin et de gravure sur photo – procure relief et volume à la toile. Le but est de recréer une durée, généralement figée dans nos souvenirs mais jamais sur le cliché. Le résultat est d’une intense et troublante poésie.

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© Juliette-Andréa Elie – Dessin en embossement et photographie imprimée sur papier Pergamano, 93 cm x 63 cm

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant* où je rencontre Juliette-Andréa Elie. Nous jouons ensemble avec l’écorce d’un arbre ou la gravure d’une feuille. L’univers devient une forme incertaine sur laquelle elle dessine des traits aussi fins qu’une dentelle. Au regard des séries photographiques, on imagine l’artiste mélancolique et romantique. Détrompez-vous ! Juliette-Andréa Elie émeut sans attrister. Cette ambiance vaporeuse et flottante est le fruit d’un long processus de réflexion. A l’origine, elle s’intéresse à l’apparition des formes. De quoi se composent-elles ? Comment les percevons-nous ? Vite, très vite, paraît-il. Cette déferlante d’images bouleverse notre rapport à la photographie. Que faire de tous ces clichés ? Quel intérêt l’artiste a-t-il à en créer de nouveaux ? Juliette-Andréa Elie veut détourner l’usage premier du medium. Elle en fait autre chose qu’un outil de capture. Elle le voit comme un attrape-cœurs. L’essentiel est invisible pour les yeux semble-t-elle nous dire. L’important n’est pas de voir l’image mais ce qu’il y a derrière. Ce qui nous ramène à notre propre souvenir, notre propre solitude.

Photo de Une :
Demain c’est peut-être, issue de la série Fading Landscapes, 2013-2014 © Juliette-Andréa Elie
*Je fais souvent ce rêve et pénétrant/d’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime/et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même/ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend… Mon rêve familier, Paul Verlaine (Poèmes saturniens)