Légèreté transitoire

D’un grand éclectisme, les œuvres de Gwendoline Perrigueux se composent de matériaux hétérogènes. Son univers plastique est perpétuellement en mouvement, mettant en jeu des couleurs, des dimensions, des médiums et des références aux multiples facettes.

Nous voilà au cœur de l’art contemporain, dans une atmosphère sensible, colorée, parfois incongrue. Pas de doute, l’œuvre de Gwendoline Perrigueux est singulière. Le travail de l’artiste interroge tant il paraît au premier regard accessible, gai, amusant. Certes, les matériaux utilisés (frites de piscine en mousse, paillassons, résines, paillettes, bouées gonflables, etc.), souvent de couleurs vives, peuvent amener le regardeur à esquisser un léger sourire. Pourtant, les questionnements de la jeune créatrice vont bien au-delà de cette simple réception des choses.

Oui, Gwendoline Perrigueux ne s’en cache pas, son travail affecte la sphère de la joyeuseté, du plaisir à partager, de la célébration. Elle porte un regard plus spécifique à l’égard des diverses émotions et sensations qui constituent l’existence d’une personne. Ses réalisations souhaitent figurer plastiquement les changements d’état de ces émotivités. Les formes plastiques de ses compositions sont enclines à la figuration de ces changements.

« Va-et-vient », 2014. Béton, résine, paillettes, gonflable, frites de mousse, bonnets en latex. Courtesy de l’artiste.

« Va-et-vient », 2014. Béton, résine, paillettes, gonflable, frites de mousse, bonnets en latex. Courtesy de l’artiste.

 

Dans cette perspective, il n’est pas rare de retrouver des interactions entre des matériaux lourds et légers, durs et mous. Singulièrement, l’utilisation d’un élément gonflable avec Va et vient (2014) en est l’image. L’objet est lié, au sens propre du terme, à un rondin en béton. Celui-ci annihile tout éventuel envol du gonflable en dehors du périmètre qui relie les deux éléments. L’œuvre ne peut échapper à son espace de fixation en plein air. C’est pourquoi, dans un processus naturel, celle-ci se dégonfle petit à petit : la peau tendue du gonflable disparaît pour laisser apparaître une mollesse effective.

Ce même mécanisme s’observe également avec Qu’en-dira-t-on (2013) où un morceau de béton grimé vient déformer, par son poids, un gonflable vert sur lequel il repose.


« Qu’en-dira-t-on », 2013. Gonflable, béton, paillettes. Courtesy de l’artiste.

« Qu’en-dira-t-on », 2013. Gonflable, béton, paillettes. Courtesy de l’artiste.

Dans les travaux de Gwendoline Perrigueux, à l’image du gonflable, l’emploi de matériaux « ordinaires » fait que la frontière entre une œuvre et un objet du monde courant est agitée.

 


À vrai dire, rien de terriblement nouveau : voilà plus de 100 ans que Marcel Duchamp a jeté les bases de l’art contemporain en questionnant substantiellement ce que veut dire une œuvre d’art. La limite entre l’art et la vie quotidienne rentre en ligne de compte avec l’introduction du ready-made Duchampien.

À l’instar du ready-made, le concept des compositions de Gwendoline Perrigueux ne résiderait plus dans l’objet, mais dans les significations que le spectateur y projette. Par le biais d’éléments ordinaires, l’artiste met en scène des fragments de la réalité dans un vocabulaire simple, presque théâtral. C’est en combinant des objets au goût de notre temps que Gwendoline Perrigueux renouvelle l’orientation du ready-made Duchampien et trouve une liberté. Après tout, « l’activité artistique constitue un jeu dont les formes, les modalités et les fonctions, évoluent selon les époques et les contextes sociaux, et non pas une essence immuable »[1].

Les principaux objectifs de la créatrice sont de représenter physiquement des instants qui lient un certain sentiment d’euphorie à une mélancolie sans raison apparente, au sens baudelairien du terme : le spleen. Les installations et autres techniques mixtes auxquelles se consacre l’artiste forment des sculptures autonomes où le caractère hybride des assemblages est exacerbé. Tout est disposé de telle manière que le spectateur ait le sentiment que l’objet — qui fait donc œuvre — vient d’être déplacé, arrangé, ou qu’il est en attente d’une nouvelle corrélation qui pourrait défaire sa posture actuelle pour reprendre sa fonction usuelle.

La série des Lascives (2016), l’un des derniers travaux de l’artiste, représente cette interaction imminente ou proche dans le temps. La couleur tient une place essentielle. Elle symbolise premièrement cette part de féminité à laquelle les tonalités pétillantes renvoient. Cette féminité va jusqu’à s’affirmer dans les titres des œuvres de la série, énoncés au féminin (polissonne, indécise, nonchalante). Ces titres font référence à l’univers factieux voire clairement second degré avec lequel Gwendoline Perrigueux aime s’amuser.

La forme des structures en acier, elle aussi colorée, suggère également une féminitude tout en courbe, possédant des voussures incongrues, mais tellement délicates. Ces montures n’aspirent à d’autres buts que d’entreposer des morceaux de cuirs rehaussés aux allures de grossières étoffes froissées. L’illusion de l’étoffe ouvre un vocable proche de celui de la mode. Du charnel se dégage également de l’emploi de ces matériaux. Le cuir est à la fois un vêtement, mais aussi une enveloppe corporelle, un tissu animal, ici camouflé par son aspect chromatique. L’odeur qui s’échappe du cuir vient clore l’ambiguïté de cette disposition triviale.

Sous le poids des peaux grimées, les montures prennent une position particulière, se penchant là où la matière est la plus compacte ; les deux éléments composites fonctionnent ensemble. Certaines pièces de cuir débordent de l’ossature empiétant sur le sol. Comment se placer ? Que regarder ? Ces questions résonnent.

Tout comme les objets qui figurent dans le film du duo Peter Fischli et David Weiss, Le cours des choses (1987), l’accrochage des créations de Gwendoline Perrigueux peut apparaître également incongru ou anarchique. Il n’en est rien. Gwendoline Perrigueux comme la paire suisse, dispose au préalable les objets dans une allure nonchalante pour l’une et une minutieuse trajectoire pour l’autre. Le parallèle avec ce duo suisse peut être instructif à plusieurs égards face aux travaux de la jeune créatrice. Ce court-métrage de 30 minutes laisse observer divers éléments du quotidien (chaises, roues, sacs plastiques, bouteilles, etc.) s’activant chacun dans un processus de réaction en chaîne. Cette mise en scène de choses inanimées ne permet d’entrevoir à aucun moment l’appui d’un personnage extérieur aux mécanismes engendrés par les différents objets.

Le cours des choses correspond bien à cet aspect transitif que veut susciter Gwendoline Perrigueux dans son travail. Le caractère transitionnel des éléments qui, au sein d’un dispositif, provoque des moments de bascule pour les objets d’un état à un autre pour l’ensemble des composants se retrouvant dans le court-métrage. Le changement d’état visible dans Le cours des choses s’opère également progressivement avec Gwendoline Perrigueux par le poids du temps ou de son univers d’exposition (cf. Va et vient). Cette transformation n’est donc pas observable ostensiblement.

À l’exemple de Fischli et Weiss, et dans un principe similaire à celui de l’artiste américaine Jessica Stockholder (1959 —), les éléments utilisés par Gwendoline Perrigueux sont extraits de leurs fonctions, tout en restant visiblement des objets distinctement reconnaissables visuellement parce que n’ayant enduré aucune altération matérielle irréversible (par exemple : Holidays, 2013). Créant des installations animées, il est souvent complexe d’y trouver un sens explicite, comme si les travaux de l’artiste se dérobaient à toute interprétation.

Les productions de Gwendoline Perrigueux, par leur théâtralité, sont des ouvertures à la narration. Elles permettent aux spectateurs de se représenter mentalement l’histoire de l’œuvre et les pérégrinations qu’ont subies les objets pour en arriver à cette disposition-là. Son travail donnerait une nouvelle fois raison aux convictions de Marcel Duchamp, dans sa célèbre phrase : « Je crois sincèrement que le tableau est autant fait par le regardeur que par l’artiste ».

La couleur est un facteur primordial dans l’univers artistique de Gwendoline Perrigueux. Celle-ci est toujours combinée à une matière de sorte que la plasticienne n’utilise jamais un objet sans que son aspect chromatique ait été déterminé à l’avance. Ce rapport matériau/couleur, peinture/installation, constitue un espace sensible dans l’espace d’exhibition des œuvres. Les installations, qu’elles soient présentées en extérieur ou en intérieur, « codéterminent la planification de l’espace (…) La réalisation se comprend comme une confrontation avec lui (le lieu d’exposition) »[2].

Un processus de confrontation/dialogue intervient entre les productions et l’espace ainsi qu’avec le public et les installations. L’espace de monstration est rendu sensible par le fait que les installations de Gwendoline Perrigueux inventent des signes et des formes plastiques. L’artiste souhaite intensifier la correspondance qui s’effectue entre un être humain et son environnement socioculturel. Dans l’emploi de certains matériaux (gonflables, frites de piscine en mousse, etc.) et en raison de leurs caractères transitifs, colorés, hybrides, qui en émanent, l’horizon d’attente[3] mise en jeu dans le travail de Gwendoline Perrigueux serait-il plus à même de correspondre à un public aux générations proches de celles de l’artiste ? Sans doute, du moins l’hypothèse est posée.

Amoureuse du transitoire, Gwendoline Perrigueux parle de ce qui échappe à nos yeux d’êtres humains, tout en restant concret. Par leurs compositions joviales et excentriques, les œuvres de l’artiste tenteraient d’être des remèdes à la mélancolie face à la réalité d’une époque qui nous impose parfois ses changements.


[1] BOURRIAUD, Nicolas, Esthétique relationnelle, Les presses du réel, Paris, 2001, p.11
[2] HEIDEGGER, Martin, Remarques sur art – sculpture – espace, Payot & Rivages, 2e éd., Paris, 2014, p.11
[3] L’horizon d’attente est une théorie mise au point par le philosophe allemand Hans Robert Jauss (1921-1997). Dans son hypothèse, Jauss parle « d’horizon d’attente » pour signifier que la réception d’une œuvre ne serait pas la même pour le spectateur suivant son âge, son sexe, sa catégorie sociale. « Jauss affirme que la réception des œuvres est une appropriation active, qui en modifie la valeur et le sens au cours des générations, jusqu’au moment présent où nous nous trouvons, face à ces œuvres, dans notre horizon propre, en situation de lecteurs (ou d’historiens). » Jean Starobinski, « Préface » in. JAUSS, Hans Robert, Pour une esthétique de la réception, Gallimard, Paris, 1978, p.15

Repères :
Gwendoline Perrigueux est née en 1988. Elle vit et travaille à Pantin où elle a cofondé en 2014 l’atelier « Chez Kit ».
2013 : DNSAP, à l’ENSBA, atelier d’Anne Rochette, Paris, France
2012 : CSM Central St Martin’s school of arts de Londres (Erasmus), en section sculpture/installation
2011 : DNAP, à l’ENSBA , atelier d’Anne Rochette, Paris, France
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Photo de une :
« Nonchalante », 2016 (série « Lascives »). Acier thermolaqué, cuir, velours. Crédit photo : Rebecca Fanuele. Courtesy de la Galerie Eric Mouchet.

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