Les infinies possibilités du vide

Les œuvres de Mara Fortunatović sont paradoxales : à la fois discrètes et forçant l’attention, proches du vide et pourtant bien pleines, d’apparence sobre mais minutieusement façonnées. Au premier coup d’œil, vous n’y verrez que du blanc. Et puis, à l’approche, des éléments et des détails vous sauteront aux yeux. Formes roulées, angles ou fins rectangles se détachant d’un mur révèlent un jeu subtil de luminosités et de matières.

Espace et sensations

Si le blanc, somme de toutes les couleurs, est devenu son terrain d’expérimentation, c’est pour mieux manipuler le vide. Ses installations, de la plus petite pièce aux grands ensembles, sont « des modulateurs de lumière », qui agissent sur notre perception. La jeune artiste joue sur les transparences et les textures pour créer une harmonie, une sorte de champ de force. « C’est l’effet de l’œuvre qui m’intéresse plus que l’objet », souligne-t-elle. Elle ne cherche pas à renvoyer une image mais à matérialiser une sensation physique, comme celle qui lui vient de sa myopie, qui fait littéralement « disparaître les œuvres dans le mur », ou cette autre sensation de l’intensité lumineuse que laisse sur nous l’ombre des nuages traversant rapidement le ciel, qu’elle va tenter de capturer dans une vidéo.

Contre la saturation, le vide ?

Qu’elles soient dans un white cube ou un espace de vie, ses œuvres transforment le lieu plus qu’elles ne s’y adaptent. Comme John Cage a sa « Living Room Music », Mara Fortunatović a ses pièces pour étagères (1) et ses arrondis d’angles. « Elles sont pensées comme des fragments d’un espace », explique l’artiste. Sans s’adonner au camouflage, elle se saisit du familier pour mieux en déjouer la perception, créer les subtils écarts chers à l’inframince de Duchamp.

A la profusion des images, opposer le vide. Si certains artistes en ont commencé l’exploration, le terrain promet encore des découvertes infinies. « J’avais l’impression que tout avait déjà été fait, qu’il n’y avait plus d’art possible, se souvient Mara Fortunatović, et puis j’ai commencé à travailler avec le blanc. Maintenant j’ai plein d’idées. Je crois que je n’aurai même pas assez d’une vie pour les réaliser toutes… »

Du papier à l’acier

Mara Fortunatović a d’abord travaillé avec le papier : « Je faisais de la peinture abstraite inspirée des formes que je voyais. Il y avait toujours un jeu de dimensions, avec un objet placé devant le mur, dont la peinture était la continuité. » Pendant sa formation aux Beaux-Arts de Paris, vient l’idée de ne plus peindre le papier mais de l’utiliser comme matériau, de jouer avec sa présence physique. Elle aimait que son atelier soit blanc. Elle y alignait ses œuvres en rouleaux : Le geste est devenu sculpture.

Mais le matériau se révèle bien vite trop fragile. Il est désormais remplacé par la toile, l’acier, le plexiglas ou le bois, en attendant de possibles déclinaisons en marbre pour l’extérieur. Les pièces se conjuguent en ensembles, et plus si affinités. « Les Beaux-Arts m’ont appris à savoir construire une exposition, à penser le dialogue avec d’autres œuvres », affirme-t-elle. La jeune femme entend maintenant développer ce dialogue avec d’autres artistes mais aussi avec d’autres contextes, notamment grâce à la résidence de 18 mois qu’elle entame au Pavillon des Indes, à Courbevoie.

Crédit photo : Romain Darnaud // Image de Une : vue de l’installation “Camera Chiara #2” au Palais des Beaux-Arts, 2014.

  1. Visibles jusqu’au 25 octobre dans le très privé appartement de Private Choice à Paris. http://www.privatechoice.fr/

Repères :
Née à Paris en 1987. Vit et travaille à Paris.
2013 : DNSAP, avec les félicitations du jury, École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris.
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