En physique, le vide est toujours plein

Mara Fortunatović crée des installations à la croisée de la peinture et de la sculpture. Elle manipule l’espace et se l’approprie en l’habitant de fragments architecturaux qui jouent avec le vocabulaire de l’exposition. Les pièces se tiennent dans une incertitude volontaire et jonglent sur l’ambiguïté de leurs fonctionnalités. Les interventions de l’artiste se déploient à différentes échelles et mettent en jeu une expérience à la limite de la perception.

Jouant de la notion d’in situ, ses pièces sont actualisées dans l’espace et le redessinent. Les petites pièces constituent des répertoires de recherche et se situent à mi-chemin entre l’objet et l’expérimentation : ensemble d’angles dans la série d’Arrondis d’angles Φ, dégradé de nuances dans les tasseaux d’Abscissa linea ou encore réflexion sur les proportions du nombre d’or dans la série Clavis Transaltitia. Ces objets spécifiques nécessitent plusieurs temps de lecture : éléments autonomes dans un premier temps, ils révèlent ensuite leurs interactions avec l’espace et les objets environnants jusqu’à se fondre les uns dans les autres.

Les matériaux simples tels que le bois, le plexiglas, le métal et le papier sont marouflés, ondulés, pliés ou cintrés. Ils sont disposés dans l’espace comme autant de ponctuations, de coupes, de césures. La peinture blanche infimement colorée modifie les surfaces en fonction de leur sensibilité tactile ou de leur opacité.

Franchement arrimées dans le sol ou subrepticement glissées aux creux d’angles dérobés ; fondues dans les tonalités et dans les ombres déjà à l’œuvre dans l’espace, les pièces affirment leur présence et leur matérialité. Elles ne se laissent pas pour autant définir ni circonscrire car elles s’échappent dans les jeux de lumière et se dérobent au regard. La neutralité des pièces est enrichie par les interactions et les échos qui se forment entre elles. Le vide apparent devient alors dense à mesure qu’il se remplit, aux yeux du spectateur attentif, de relations lumineuses, de rapports et proportions. Le formalisme des pièces s’évapore dans les jeux de transparence, dans la diffraction de la lumière et ses rebonds d’un module à un autre.

L’espace est comme pris en étau par les pièces qui s’interposent face au spectateur. Bouchant la perspective et entravant le déplacement, elles contraignent autant le regard que le corps. Elles fonctionnent comme des strates, des portes à franchir, des fenêtres qui permettent de reconstituer une unité selon certains points de vue. La liberté du spectateur est mise en question, mais il est l’acteur principal des visions d’ensembles qu’il crée selon sa position dans l’espace. Revenir, tourner, s’arrêter brusquement pour avoir perçu un mouvement, une ombre, un éclat. Tester la transparence, le moment, l’endroit où elle devient opaque – regarder au travers, malgré elle, grâce à elle.

La première impression de vide, voire d’absence de visible, demande au spectateur un temps d’immersion et d’adaptation. Une révélation progressive s’opère. Mara Fortunatović nous propose d’arpenter physiquement et mentalement son œuvre, de la regarder à la fois comme une pièce, un tableau aux plans imbriqués, une machine de vision au fonctionnement complexe. Il s’agit peut-être – et c’est là que réside toute l’exigence de l’œuvre et la fascination qu’elle exerce – de faire coïncider, de remettre bout à bout différents clichés et points de vue d’un même espace pour en refaire un objet, un plan cohérent.

Crédit photo : Romain Darnaud


Repères :
Née à Paris en 1987. Vit et travaille à Paris.
2013 : DNSAP, avec les félicitations du jury, École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris.
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