PapelArt : réinventer les formes

Le principe de PapelArt est simple, et en même temps compliqué. Simple, car la ligne est claire : « rendre visible le travail d’artistes émergents plaçant le papier au cœur de leur processus créatif ». Compliqué parce que l’association réinvente sans cesse de nouveaux moyens de produire et d’aborder l’art aujourd’hui. Depuis son lancement, les résultats sont multiples et évolutifs : expositions, événements et plate-forme d’accompagnement sont autant de lieux de réinvention. Entretien à la galerie avec Maryline Robalo, fondatrice de PapelArt.

Maryline Robalo (à gauche) discutant avec Noémie Sauve - Crédit photo : PapelArt

Maryline Robalo (à gauche) discutant avec Noémie Sauve – Crédit photo : PapelArt


Quel est votre parcours, et comment s’y inscrit la galerie ?

« Je suis d’abord passée par une classe préparatoire aux grandes écoles d’art, puis j’ai obtenu mon diplôme aux Beaux-Arts de Nantes, et enfin celui d’une école d’édition, en travaillant pendant et ensuite comme directrice artistique et chef de fabrication dans le domaine de l’édition et de la presse spécialisée. Mais je pense que ce n’est pas tant ma formation qui définit mon parcours que l’éducation que j’ai reçue de mon grand-père, bibliophile acharné. A mon sens, un vrai bibliophile est attaché au contenu autant qu’à la forme ; il m’a appris à regarder un livre, à considérer ce qu’était une reliure par exemple et me questionnait souvent sur le contenu de ceux que j’étais amenée à lire grâce à lui. Quand j’étais étudiante aux Beaux-Arts, je me suis tournée vers des professeurs qui défendaient l’autoédition, l’atelier de lithographie qui faisait des éditions d’artistes, etc. De fil en aiguille, j’ai commencé à collectionner les livres d’artistes, la sérigraphie, les objets imprimés. J’ai toujours eu une affection particulière pour l’objet imprimé, et je pense que mon regard sur l’art est davantage celui du lecteur que du visiteur.

Les choses se sont succédées très naturellement dans ma vie. Je suis sortie de l’école, j’ai travaillé dans l’édition tout de suite, tout en développant des projets d’expositions. On m’a aussi offert la possibilité de programmer des expositions dans un lieu rue Saint-Honoré pendant un an. Et puis un ami qui quittait ce local que nous occupons aujourd’hui m’a proposé de déposer un dossier auprès de la régie immobilière de la Ville de Paris. Je l’ai fait et ça a marché. La ligne artistique s’est imposée d’elle-même : j’allais travailler autour d’œuvres papier et d’artistes qui mettaient le papier au cœur de leur processus créatif. Après, les choses s’ajustent, s’affinent avec le temps.

Par rapport au monde des galeries, le choix du médium papier est assez ambitieux. Comment vous êtes-vous positionnée par rapport au marché ?

« Je ne me suis pas tellement posée la question en ces termes. Se la poser en ces termes, c’est mettre au cœur du projet celle du schéma économique, qui est prépondérante dans notre domaine d’activité, certes, mais qui ne doit pas tout aspirer sur son passage. Or quand on choisit de travailler avec des œuvres sur papier (dont les prix égalent difficilement ceux d’une toile ou d’une sculpture) et de défendre le travail d’artistes émergents, on sait très bien que l’on va avoir des difficultés à équilibrer les comptes de la structure les premières années. Je pense que si je n’avais raisonné qu’en termes de marché, de tendance, de rentabilité, etc. j’aurais été acculée par les difficultés de faire un tel choix et je ne l’aurais peut-être pas fait. Ce qui ne veut pas dire que je regrette ! Mais il faut un certain goût pour le challenge, le risque, et le travail pour faire les choses comme ça.

Ma volonté première est de créer un nouveau modèle économique pour l’art contemporain, qui place l’artiste au centre de celui-ci et fasse de lui le générateur d’une économie et l’acteur principal du projet. Ce n’est pas évident mais peu à peu on y arrive… En même temps, ce qui nous distingue et je pense fait notre force, c’est que notre projet soit collectif. Il réunit des artistes, des commissaires, des critiques d’art, des philosophes, etc.


« J’AVAIS L’IMPRESSION QUE LA SEULE LOGIQUE MARCHANDE D’UNE GALERIE D’ART NE CORRESPONDAIT PAS À CE QUE ME DEMANDAIENT LES JEUNES ARTISTES, NI À L’ÉTAT ACTUEL DU MARCHÉ DE L’ART. »

L’ouverture de la plate-forme a eu lieu en 2011. Comment s’est développé le projet depuis ?

« Je n’ai jamais voulu que ce soit une galerie traditionnelle, uniquement commerciale (même si je n’élude pas la question des ventes et du marché évidement) et j’avais intuitivement le désir de défendre des jeunes artistes, de ma génération. Parce qu’ils me semblaient plus accessibles, parce qu’ils faisaient partie de mon quotidien, je les avais suivis, j’écrivais déjà des textes sur eux… J’avais déjà expérimenté la notion de plate-forme en collaborant avec Alexandra Baudelot de Rosascape (http://rosascape.com). Je trouvais qu’il y avait quelque chose à approfondir et à adapter aux jeunes artistes. J’étais très à l’aise avec une approche transversale entre des domaines comme ceux de l’architecture et de l’art contemporain, du paysagisme et de la philosophie, expérimentée au fil de mes années passées au sein d’une maison d’édition… et j’avais envie d’en faire quelque chose dans mon projet.

J’avais l’impression que la seule logique marchande d’une galerie d’art ne correspondait pas à ce que me demandaient les jeunes artistes, ni à l’état actuel du marché de l’art. Je sentais qu’il devenait obligatoire d’opérer une mutation. Donc j’ai initié ce projet de plate-forme dans l’idée que l’on accompagnerait les artistes bien au-delà de l’exposition, et surtout de la vente.

Pour faire émerger ces talents, il fallait développer des outils. Un jeune artiste a besoin de visibilité à travers un lieu d’exposition, mais aussi d’un accompagnement continu. Très vite nous avons proposé aux artistes que nous invitions de les accompagner dans leurs demandes de résidences ou de bourses. Nous nous sommes rendus compte qu’ils y étaient sensibles, et que c’était aussi ce qui nous distinguait. Nous avons créé un pôle dans la plate-forme, que l’on appelle l’incubateur. Cette aide peut consister à payer les frais pour une inscription à un concours, en une aide dans la rédaction du dossier, à être rapporteurs auprès de centres d’art ou lieux de résidences, à quoi s’ajoute un travail de veille au quotidien…

Tout ce travail d’accompagnement est fait par des membres de la plate-forme ?

« Oui. Par moi mais pas seulement. J’ai la direction générale de PapelArt mais c’est un projet collectif. Tous ceux qui y ont travaillé ou travaillent avec moi ponctuellement ou régulièrement sont tout aussi responsables du développement : Orianne Beguermont, Marie Cantos, Sandrine d’Abbadie, Morgane Boidin, Rohman Benidris, Aude Séguinier, Laetitia Moukouri, Alban Gervais, etc. ont participé et participent à cette réussite. Tout le monde n’est pas investi de la même manière, mais nous sommes 7 ou 8 membres vraiment actifs, pour 7 artistes représentés aujourd’hui et 5 invités.

Le catalogue d’artistes est restreint. C’est voulu. On ne peut pas faire tout ce travail d’accompagnement très régulier et avoir un catalogue de 15 artistes…

Marie Cantos (à droite) discutant avec Sandra Plantiveau - Crédit photo : PapelArt

Marie Cantos (à droite) discutant avec Sandra Plantiveau – Crédit photo : PapelArt


« NOUS SOUHAITONS QUE LA GALERIE NE SOIT PAS SEULEMENT LE LIEU D’ACCUEIL DE FORMES PLASTIQUES MAIS AUSSI LE LIEU D’HÉBERGEMENT DE FORMES THÉORIQUES. »

 Vous avez aussi développé ce que vous appelez le « laboratoire »…

« Depuis la genèse du projet j’avais envie de monter un laboratoire qui soit un lieu d’expérimentation théorique et le support de rencontres variées sans vraiment savoir comment, ni même avoir le temps de le faire. Quand j’ai découvert le travail de conférences performées de Marie Cantos, que je connaissais comme critique d’art, j’ai retrouvé dans ces formes à la fois la transversalité des domaines qui m’intéresse et la volonté d’expérimenter des formes pour amener les expositions ailleurs, au-delà des frontières de la galerie, du cadre de nos regards. Nous souhaitons que la galerie ne soit pas seulement le lieu d’accueil de formes plastiques mais aussi le lieu d’hébergement de formes théoriques. Nous avons travaillé ensemble sur la définition de ce laboratoire. Elle est simple : un lieu d’expérimentation de formes théoriques. Au fil des mois nous développons de nouvelles formes. Aujourd’hui il y en a trois.

Tout d’abord, la forme textuelle qui est la moins expérimentale – même si les formes pourraient être interrogées et variées – qui consiste pour nous à favoriser les contacts et rapprochements entre des critiques d’art et des artistes. Ensuite il y a ce que nous appelons les ponctuations, qui viennent comme leur nom l’indique ponctuer le temps et l’espace d’exposition. Un intervenant extérieur qui n’est pas forcément un acteur de l’art contemporain est invité pour l’occasion à venir tirer des fils vers l’extérieur dans une forme qui lui est personnelle. Cela peut être une performance dansée, l’écoute d’un travail sonore, une conférence performée… L’idée de cette invitation reste que d’autres clefs – que les nôtres – soient offertes au public pour qu’il accède au travail des artistes exposés. Il est arrivé que des invités accrochent des œuvres supplémentaires dans l’exposition, ce qui est aussi très intéressant parce que ça interroge les œuvres mais aussi le commissariat de l’exposition.

La 3e forme d’événement, ce sont les intermèdes. Ils répondent à deux envies : premièrement, proposer des formes plus légères que celle de l’exposition, qui puissent entre autres accueillir des artistes qui ne soient pas représentés par la plate-forme et qui viennent se nicher dans les inter-expositions ; deuxièmement, celle de pouvoir déplier une pensée plus conséquente que celle développée dans le cadre d’une exposition. Cela peut prendre la forme d’une exposition, mais aussi tout autre chose, comme une lecture de portfolio, une soirée de performance, des rendez-vous donnés… Je pense que nous appartenons à une génération qui souffre de ne pas pouvoir travailler assez longuement sur un sujet.


« LE LEITMOTIV DE NOTRE PROJET C’EST L’ÉCRITURE ET LA RÉÉCRITURE INCESSANTE. »

Pour commencer, nous avons choisi de travailler sur la thématique du son pendant deux ou trois ans. Nous allons tisser une toile de liens entre le son et le papier, la musique et le dessin. Nous allons inviter des artistes, des chercheurs, des institutions, des musicologues, etc. Plus tard nous verrons ce que nous ferons de tout ce contenu. Quand nous aurons suffisamment de matière nous réfléchirons peut-être à une première forme de restitution. Ça commence à peine et nous nous laissons cette possibilité d’essayer des choses. Le leitmotiv de notre projet c’est l’écriture et la réécriture incessante. Ce projet, cette plate-forme, c’est une succession de strates de registres différents qui sont venues se poser les unes sur les autres au fil des années de recherche. »


PapelArt, 1, rue Charlemagne, Paris 4e. www.papel-art.com