Trois questions à Adrien Tomaz

JdB : Comment sont venues tes réflexions sur le mot et l’image ?

Adrien Tomaz : Elles sont liées à deux activités menées en parallèle : ma formation d’infirmier et ma pratique de la photo. Au cours de ma formation, je lisais beaucoup de livres de psychiatrie, je m’y intéressais d’ailleurs depuis longtemps. Dans ce domaine, il y a une vraie précision des mots. Ils ont une place fondamentale. En parallèle, je faisais des images, mais sans les nommer justement. J’aimais bien faire de belles photos, contrastées, dynamiques, qui me semblaient belles, sans propos derrière. Au départ, j’aimais beaucoup les photoreportages. La puissance intégrée à l’image me passionnait, j’avais envie de faire pareil, même si je n’avais pas une démarche documentaire. Puis je me suis aperçu que les images reprenaient essentiellement des codes de composition, des choses que j’avais déjà vues ailleurs. Je me suis dit qu’il ne fallait pas continuer dans cette voie. Il fallait que je comprenne ce qui se passait. Et j’ai compris que tout ça était ancré dans le discours. La photographie n’a pas de langage propre. Une image n’est rien d’autre qu’une image. Elle ne fait rien d’autre que de montrer quelque chose. Pour lui faire dire quelque chose, il faut bien mettre des mots dessus. Ce lien entre les images que je créais et les mots que j’étudiais a pris tout son sens. Je me suis dit qu’il fallait plutôt partir du mot pour faire des images. Quand je commence une série, j’ai des idées, plusieurs pistes. L’une d’entre elles se concrétise sur le moment, parfois je ne sais pas exactement sur quoi je vais tomber, même si ce qui se dessine correspond globalement à ce que je recherchais.

JdB : J’ai l’impression qu’en incorporant des mots dans chacune de tes séries photographiques, tu forces le spectateur à regarder avec lenteur, alors qu’on a l’habitude de passer rapidement sur des images.

Adrien Tomaz : C’est ça. J’ai justement pris un objet unique par image, parfois il n’y a d’ailleurs pas d’objet à voir (série 0,0000000000000018 années-lumière). Le spectateur pourrait, à première vue, se dire qu’il n’y a pas grand-chose à voir. Le fait de mettre du texte impose de prendre son temps, c’est pratiquement plus long à lire que de regarder l’image. Je pose la question : où va-t-on passer le plus de temps, sur l’image ou sur le texte ? Est-ce purement le fait de regarder ou d’essayer de lire ? Même si on ne peut pas lire une image, je pense qu’on essaye de passer du temps à trouver les mots qui lui correspondent. Quand je regarde une expo, je suis convaincu d’avoir compris le travail quand j’arrive à lui attribuer des mots. C’est en discutant, c’est-à-dire en nommant les choses qu’on les comprend en fait. Et il y a effectivement une lenteur, on s’attarde différemment sur l’image quand il y a du texte, on se dit que peut-être il y a quelque chose dans l’image qu’on n’a pas vu. Alors que non, l’image ne montre rien de plus que ce qu’elle montre.

JdB : Ton livre, Cent vérités absolues*, un livre de photographe mais sans image, paraît déroutant. Et pourtant, les phrases, les vérités absolues, donnent l’impression d’être des images.

Adrien Tomaz : C’est pour ça que j’ai sorti le livre. Je voulais poser la question à chaque lecteur. Voyaient-ils des images ou des textes ? J’ai eu les deux types de réponses. Certains m’ont dit « non je ne vois pas d’images, il y a des mots mais je ne comprends pas tout ». D’autres m’ont dit qu’ils avaient vu plein d’images. La réponse n’est pas claire ! Je comprends les deux points de vue. Pour ma part, quand je lis un roman, je me crée une image. Il y a bien une image présente, mais qui n’a peut-être pas de cadre. A l’inverse d’une photographie, qui est juste une représentation. Il y a quelque chose de plus vague, mais tu as bien cet échange-là quand même. Quand tu lis un texte, tu vois des choses, c’est sûr.

Photo de Une :
Issue de la série 0,0000000000000018 années-lumière, 2014 © Adrien Tomaz

* Cent vérités absolues, Adrien Tomaz, éd. Dulcinée, 226 pages, 18,00 €


Repères :
Né en 1986.
Diplôme d’infirmier et travail uniquement en psychiatrie pendant plusieurs années.
2013-2014 : formation de photographie au Centre Iris. Cours théoriques des Beaux-Arts de Paris en parallèle.
Co-fondateur des éditions Dulcinée.

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