Trois questions à Juliette-Andréa Elie

JdB : Ta série « Fading Landscapes » représente des paysages intemporels, qui ne sont pas figés à une époque. Est-ce une envie personnelle de s’évader, de trouver un ailleurs, une contemplation ? Ou est-ce le cheminement de ta pensée qui t’a amenée à ça ?

JAE : Je suis partie d’une série d’aquarelles nommée « En voie d’apparition », qui interrogent la manière dont les formes apparaissent. Même si je fais aujourd’hui appel à la photographie, mes images prolongent la même interrogation : comment saisir des formes qui ne sont pas figées, mais en train d’apparaître ou de disparaître ? Ma réflexion sur le paysage s’appuie sur ce mystère, parce que tout paysage a un tempo bien particulier, il n’est jamais immédiat. Bien sûr, ce travail engage aussi une réflexion personnelle et militante sur le medium photographique, parce que tout le monde a aujourd’hui le réflexe de prendre en photo un joli paysage, sans se soucier de savoir quel est le sens de cette surabondance d’images. Mon travail artistique consiste à le trouver, c’est-à-dire à restituer à l’apparition la profondeur qu’on voulait capter.

JdB : Des images qui sont en plus des instantanés, sans parler de la rapidité à les faire.

JAE : Notre société aime se griser de vitesse ; on veut que les choses soient immédiates, que les déplacements aillent vite, que les gens évoluent sans attendre. J’essaie de retrouver un autre sentiment du temps, une durée étirée, pleine, lente. Et cela vaut aussi pour notre rapport à l’espace. Notre capacité à nous déplacer a transformé profondément le voyage ; les transports ont écrasé les distances. Pourtant, cet espace dans lequel nous évoluons facilement est très humain, aussi factice que les anciennes cartes de géographie. J’essaie de faire percevoir autre chose, quelque chose que le touriste pressé, avide d’instantanés, ne voit pas. Il s’agit d’un espace sans sujet, un peu métaphysique, profondément muet. Si l’on prend le temps de contempler cette apparition, on devient capable de la distinguer des projections qu’on fait sur elle. Un paysage de glace, ou la surface de la mer, ne nous ont rien demandé, et pourtant ils résonnent en nous, ils évoquent des sentiments, des souvenirs, des espoirs peut-être. C’est tout cela qui prend forme dans ce qu’on appelle un paysage. Mais pour le représenter dans toute son instabilité, il faut plus qu’un simple clic. Il faut un long travail de transformation pour que l’image se reforme avec la même intensité que la réalité elle-même. C’est cela qui est si difficile et qui prend autant de temps !

JdB : Quel est ce processus de transformation ?

JAE : Mes images se constituent à partir de plusieurs couches. D’abord il y a la prise de vue. J’ai la chance de pouvoir beaucoup voyager et de voir des choses qui m’émeuvent profondément – par exemple les paysages de l’Islande, vraiment métaphysiques. Ensuite, j’imprime certaines de mes photos sur un papier translucide et j’en associe plusieurs pour retrouver ce que j’ai ressenti, ce que j’essaie de montrer. Alors, lorsque certaines images s’associent, quelque chose se passe, se recrée. Enfin, la troisième étape est celle où je dessine à la pointe sèche au revers de mon image. Ce travail d’embossage blanchit le papier là où passe la pointe sèche et lui donne du relief. La forme embossée apparaît dans le papier comme une cicatrice. Du coup, c’est vraiment dans la matière du calque qu’apparaissent les paysages : leurs couleurs sont diffusées depuis les profondeurs, et les formes embossées poussent à sa surface. L’intérêt est que l’image se charge d’une atmosphère. Les formes ne sont plus seulement définies par leurs contours, elles s’estompent en partie dans une sorte de brume. Ces changements perpétuels sont très perceptibles, par exemple, lorsqu’un paysage intègre un élément aqueux, parce que l’eau connaît un grand nombre d’états – elle peut être glace, ou mer, ou pluie, ou vapeur, c’est une matière qui se transforme en permanence, elle n’est pas figée. C’est un peu la métaphore de cet insaisissable que j’essaie de capter.

Photo de Une :
Issue de la série Fading Landscapes ll, 2014 – Dessin en embossement et photographie imprimée sur papier Pergamano © Juliette-Andréa Elie

Repères :
Née en 1985.
2005 – 2010, DNSEP, Ecole Supérieure des Beaux-Arts de Nantes Métropole, Nantes, France
2006-2007, Graduate in Visual arts, Concordia University, Montréal, Canada
2003-2005, Diplôme de communication visuelle, AGR, Ecole d’art graphique et de communication visuelle, Nantes, France.